
Anatahan
ANATAHAN de Josef von Sternberg (1953) - Les Classiques samedi 17 mai à 18H30 & lundi 19 mai à 18H30!
Version restaurée !
Pendant la Seconde Guerre mondiale, des marins japonais naufragés échouent sur l'île d'Anatahan dans l'océan Pacifique où vit une jeune femme qui ne tarde pas à enflammer le désir des hommes. Pendant des années, le petit groupe refuse d'admettre la défaite du Japon.
-Jacques Rivette
"De l'aquarium du générique à la montagne sacrée du dernier plan, toute l'œuvre de Sternberg est contenue dans le film, avec sa cruauté douce, sa moiteur, sa lumière. On trouve peu d'exemples dans l'histoire du cinéma de films conjuguant une aussi grande audace à une maîtrise technique aussi exceptionnelle. Avec Anatahan, Sternberg achève de se placer délibérément en marge. Film de solitaire, Anatahan est un film unique."
-Pascal Mérigeau, Josef Von Sternberg, Edilig, 1983
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Josef von Sternberg, né à Vienne en 1894, débute dans l'industrie du cinéma comme nettoyeur de bobines et restaurateur de films. Cette première expérience lui permet vers 1915 de se faire embaucher à Fort Lee, dans le New Jersey, comme monteur dans la société de distribution World Film Company. Il est remarqué par Emile Chautard, dont il devient premier-assistant après la guerre. Son premier film, Salvation Hunters (1924), séduit Charles Chaplin, qui décide alors de produire son second film A Woman of the sea, dont il détruira mystérieusement toutes les copies. Dans les années 20, Sternberg réalise deux films avec George Bancroft : Les Nuits de Chicago et Les Damnés de l'océan, et Crépuscule de gloire avec Emil Jannings. Les années 1930 marquent sa collaboration de longue durée avec sa nouvelle muse, Marlene Dietrich. Après lui avoir offert le rôle de Lola dans L'Ange bleu, il la dirige dans six productions hollywoodiennes : Cœurs brûlés (1930), Agent X27 (1931), Shanghaï Express (1932), Blonde Vénus (1933), L'Impératrice rouge (1934) et La Femme et le pantin (1935). Sternberg enchaîne ensuite les films de commande avant de prendre sa totale indépendance vis-à-vis des studios en partant tourner au Japon Anatahan (1953).
Josef von Sternberg considérait Anatahan comme son plus beau film. Produit au Japon loin des studios hollywoodiens, Anatahan est l’œuvre d’un artiste total, jouissant d’un contrôle absolu : signant le scénario, la réalisation, l’image et la conception des décors, Sternberg ira jusqu’à prêter sa voix au narrateur mystérieux qui enveloppe les images de son timbre impartial et distancié à l’instar du narrateur d’une pièce de kabuki. Grand admirateur de l'art japonais, Sternberg convoquera les estampes de Hokusai et de Harunobu pour préparer ses cadres et la composition de ses plans. Toutefois, la sortie japonaise en 1953 fut un terrible échec public et critique. À sa grande surprise, Sternberg se voyait reprocher de porter un regard exotique et colonial sur le Japon, mais surtout il ne fut pas pardonné d’avoir si légèrement mis en scène un épisode douloureux de l’Histoire nippone considéré comme une honte nationale. Hélas, Anatahan ne rencontra pas non plus son public outre-Atlantique et demeura longtemps impopulaire. Le dernier film de Sternberg est pourtant merveilleux : Anatahan peut sans aucun doute être considéré comme l’épure, la mise à nu définitive des motifs du cinéma de son auteur. Le schéma fantasmatique triangulaire qui parcourt toute l’œuvre : un homme jaloux d’une femme — une femme plus idéelle que réelle, synthétisant un idéal de pureté avec le comble de la dépravation morale — convoitée par un rival menaçant, est ici démultiplié dans une suite de triangles se reconfigurant sans cesse autour d’une extrémité fixe : Keiko, la dernière femme sur Terre. À cette abstraction du drame, se superpose un effet de distanciation provoqué par la voix-off de Sternberg qui, prenant en charge le récit du début à la fin, neutralise l’action, laissant à l’image, ainsi libérée de sa fonction narrative, la possibilité de déployer sa puissance émotionnelle. La Bibliothèque du Congrès des États-Unis qui avait conservé les négatifs originaux 35mm de Anathan a procédé à un scan 2K du film, restauré par le distributeur américain Kino Lorber avec l’appui de la société française Lobster Films. C’est la version de 1958, celle augmentée de nouveaux plans commandés par Sternberg à son directeur de la photographie après l’échec des sorties japonaise et américaine, que nous projetons aujourd’hui.